22 May, 1988

J’attends la réponse. Je continue à taper sur mon clavier, le visage sûrement éclairé par la lumière bleue de mon écran. La petite lampe de bureau ajoute un point de chaleur dans l’immense plateau désormais vide. Il est tard. Minuit peut-être. Mon carton est prêt. Des carnets, une des clés USB, un ou deux livres, un mug et un t-shirt UCLA, que je gardais dans un tiroir en cas d’accident. En cas de café renversé, en cas de tâche de ketchup. En cas d’infamie.

Les autres ordinateurs sont éteints et j’entends dans les salles de réunion autour de moi des bruits d’aspirateurs et de poubelles vidées. Comme par magie, demain, la rédaction se réveillera époussetée, nette. Ordonnée comme elle se doit. Prête à agiter son désordre intellectuel. Je vérifie que mes tiroirs sont bien vides. Il reste des kleenex propres, des sachets des sachets de sucre et un crayon. Je ne sais pas si je dois les jeter. Allez, oui. Ça fera bien. Ce sera mieux. Ce sera net. Comme mon départ. De toute façon, je savais que ça ne pouvait pas durer. C’était temporaire.

Tout est calme. Comme tout à l’heure, quand la rédactrice en chef m’a convoqué. Elle me l’a dit. Que je ne pouvais pas rester. Que je n’écris pas assez vite. Que ce scoop sur la plainte déposée pour harcèlement sexuel par l’assistante du sénateur démocrate du Maryland, je n’aurais pas dû le laisser passer. Pourtant j’avais de quoi faire. J’avais des captures d’écran de SMS qu’il lui avait envoyé. "Ma petite chatte". "Tes cuisses trempées". "Arrête de me repousser tu en meurs d’envie". La lettre de l’avocat de la jeune femme au procureur du comté de Dean. Ses prescriptions d’antidépresseurs. Et le décor. Une boursière qui avait étudié le droit à Chicago, et qui venait du Missouri. Une jolie fille. Fan de Marvel, de chevaux et de son pays. C’est sa bio sur Twitter, ou elle postait, avec sérieux, des vidéos du sénateur qui riait à gorge déployée en dis autant avec un détachement de Marines en visite à la Jefferson Elementary de Baltimore. Mais le Washington Post l’a sorti avant. C’était ma dernière chance. Je m’étais déjà planté sur un reportage dans les Appalaches. Des mensonges, ils ont dit. "Tu as inventé des personnages à partir de la réalité". "C’est de la fiction, tout ça". Tout cela est vrai. J'avais pourtant passé de long journée à rechercher les pasteurs rares des adorateurs de serpents, qui pratiquent de spectaculaires baptêmes à coup de venin. Je n'y arrivais pas. Le soir, je rentrais pétrifié dans le Airbnb loué avec l'American Express du journal, je mangeais du poulet frit accompagné de Bud Light en regardant les émissions politiques assommantes qui commentaient les derniers jour de la campagne présidentielle. Comme tout le monde, je craignait la réélection de Donald Trump, alors que je passais les journée à traverser des petites villes tapissées de drapeaux des Confédérés, où les voitures sont des pick-up où l'on range volontier un M16, quand on va s'entrainer le week-end, entre amis. De toutes façons, les gens avait bien vu dans mon allure et bien entendu dans mon accent, que j'étais la pire des espèces : un New-Yorkais né en Californie. Un libéral qui ne comprends rien à la réalité du pays. Alors oui, j'avais inventé certaines citations, j'avais tiré les traits de la réalité. Puisque le camps adverse, et même le Président s'était mis à raconter n'importe quoi, je m'étais dit que moi aussi. L'article est sorti, un journaliste local a fait sa contre-enquête, un petit scandale a éclaté, j'ai du supprimer mon compte Twitter. De toutes façons, ma carrière était foutue. Je n'étais qu'en sursis, et j'ai raté ce que personne n'aurait du rater : l'histoire banale d'un homme blanc qui veut se taper son assistante. 

Pendant tout ce temps, j'écrivais des romans de science-fiction. Sans succès. Tout ça pour dire que ma vie est un véritable fiasco, et que tout le monde s'en fout.

J’attends la réponse. Je n’aurais peut-être pas dû essayer d’écrire un roman en même temps que je travaillais ici. Mon roman c’est ce qu’il me reste encore.

Il y a un quatre mois, c’est un éditeur de Brooks Publisher qui a voulu me rencontrer. On a mangé des tacos dans un petit restaurant mexicain sur Lafayette Street. Il avait dit que c’était un très beau livre, cette histoire de deuil, on ne sait pas si cette femme est vraiment morte, le doute qui plane, tout au long de récit, cette impression de lassitude oh bien sûr il y a des choses à retoucher on ne comprend pas vraiment l’utilité de la scène du métro, et ce passage ou le narrateur évoque un voyage à Paris mais ce n’est pas grand-chose envoyez-moi une nouvelle version à la fin de l’été.

J’ai passé mon été à faire semblant de travailler au journal

Depuis que j’ai renvoyé cette nouvelles version, j’attends, en sachant qu'en réalité, je n'ai plus de travail, et que Papa va mourir.

Il ne faut pas le dire. C’est comme un secret qui se répand, à la manière de la maladie dont il s’agit. Les mots se cachent et ne disent pas réellement ce qui va se passer. Au téléphone, Maman utilise passe par des détours, confesse qu’il est nécessaire d’attendre qu’on en sache plus. Quant à Papa, il se terre dans des regrets qu’il a déjà ressassés. Il ne fait que les exprimer avec un peu plus de densité. Mais rien ne change. Depuis des années, c’est la même chose. 

Papa va mourir. Quand je l’ai su, c’était l'été, il y a trois ans. Avant  L’occasion étrange avant convoquée la famille la présentation du deuxième enfant de Sophie, ma soeur. Elle vivait sur place avec John et Iris, leur fille aînée. J'ai entendu le son des pneus sur l'allée en terre s'intendifier. Elle revenait de la maternité. Papa, grand-père une nouvelle fois, avait tout organisé, avec Maman. Papa avait acheté quelques bouteilles de vin californie marché, quelques plaques rectangulaires de pizza, dont les parts étaient découpées à l’avance, des chips, du guacamole. Ma sœur est arrivée en souriant, le ventre encore arrondi faisait comprendre que la naissance était toute récente. Tout le monde attendait, la levée d’un autre secret qui couvait depuis plusieurs jours : le prénom de l’enfant. Depuis la naissance, nous nous envoyions des messages sur WhatsApp, aux uns et aux autres, à la recherche d’un indice, d’une supposition. Nous attendions le signe que l’enfant, jusqu’alors sans visage et sans nom, n’existe vraiment. Sans prénom, il n’avait pas encore d’existence auprès de l’état civil, auprès du monde ou de nous. Sans prénom, il n’était qu’une masse humaine, réclamant le sein de sa mère par quelques plaintes. Sophie s’est avancée et a lancé : il s’appelle Matthew. Comme Papa.

Je l’appelle toujours Papa. Même quand je parle de mon père à des amis, ou à des collègues, je dis Papa. Cela m’a valu une petite moquerie publique, peu après qu’on m’ait engagé. J’échangeais des banalités avec un inconnu affable sur la terrasse. J’avais engagé la conversation en demandant une cigarette pour accompagner le café filtre de machine que je m’apprêtais à touiller avec la petite tige en bois que l’automate avant jeté au fond du gobelet. On a échangé nos prénoms et, je ne sais pas comment, la conversation a rapidement dérivé sur nos villes d’origine respective. Lui avait grandi en banlieue. A Newark, avait-il précisé. Je lui répondais que j’ai grandi à Sacramento. Il avait alors émis des petites bruits d’émerveillement, car, disait-il, il « adorait » la Californie. Je me suis refusé à lui donner mon avis, sur la Californie et sur sa prétendue capitale. Je me suis contenté de dire que « Mon papa » y avait été nommé avant ma naissance. L’enthousiasme s’était alors mû en un profond dédain.

— Mon père

— Quoi ?

— On dit « mon père ». « Papa », c’est bon pour les enfants.

Je ne lui ai jamais vraiment reparlé. On s’est recroisé plusieurs fois, sur la terrasse, dans les restaurants environnement qui font le plein quand les bureaux se vident, à l’heure du déjeuner, ou, parfois, dans le silence brisé par les bruits de robinets automatiques des toilettes des hommes.

J’ai toujours dit « Papa », et je ne sais pas dire « Mon père ». Il y a sans doute une part d’inquiétude religieuse à ne pas vouloir mentionner le « père ». C’est une manière de garder s’assurer qu’il existe une solide frontière entre la manière dont je me représentais « Papa », enfant, de la manière dont je me représentais « Le Père ». « Le Père », c’était une figure assez absente, et bizarrement, je lui prêtais des intentions, un comportement, une volonté propre, qui s’exprimait rien que pour moi à travers des signes mystérieux. La forme des nuages. Une manière qu’avait le vent de changer de direction, en cette minute précise. Ce hasard trop parfait pour être fortuit qui avait contribué à ce qu’il pleuve alors que je suis malade, et que, depuis mon canapé, je pourrais regarder l’eau tomber en même temps que passent Les Tiny Toons. Ce dialogue privé entre « le père » et moi était le plus animé Papa m’amenait à l’église, le dimanche. Car parfois, le soleil se trouvait dans l’axe des vitraux du côté sud du transept, faisait plonger des rayons rendus palpables par la poussière qui flottait, mélangée à la fumée de l’encens qu’on faisait brûler. Et là, j’avais vraiment l’impression que « le père », c’était « mon père », et que c’était Papa qui m’avait emmené en voiture, avec mes sœurs et Maman, pour le voir.

Je ne crois plus en ni en Dieu, ni en « mon père ». J’ai lu un jour l’interview d’une sociologue qui expliquait que la particularité des catholiques se déclarant « pratiquants » et « de libéraux », c’est qu’ils n’avaient pas réussi à transmettre leur foi à travers leur éducation. J’avais profondément déçu de cette découverte. J’avais cru jusqu’alors que mon agnosticisme presque athée était le reflet de la tolérance bienveillante de Papa et Maman. J’avais cru que c’était justement leur amour, forcément bienveillant, car il était inspiré par « la parole du Christ » et par « la parole du Peuple », avait été suffisant grand pour m’aimer, qu’elle que ne soit pas croyance. Je croyais, au fond, que mes parents n’avaient pas menti, et qu’ils sauraient tout pardonner. Et je découvrais à travers cette interview que je ne lisais sans grande attention que mes convictions n’étaient que le résultat d’un conditionnement social, et que ma représentation du monde pouvait s’expliquer par l’histoire sinueuse qui avait lié de manière fatale le catholicisme s’était lié au libéralisme, jusqu’à produire une éducation formatée et contradictoire, ou se mêlait le New-Yorker, le programme de Barack Obama, et une vénération pour les Beatles, dont la preuve la plus indélébile était cette habitude que Papa avait de filer parfois, dans la salle du piano, pour entonner quelques accords en fredonnaient « Yesterday », dont on devinait l’air, au loin.

Ce jour d'été, Papa a ouvert le vin de de ses doigts fins. Il portait une chemise bleu trop grande pour son corps déjà très grand, déformée par des années de lavages, au-dessus d’un vieux pantalon de velours côtelé brun, alors que la chaleur m'avait poussé à choisir un viux jean converti en short au prix d’une chevelure bleue et blanche qui pendait sur mes genoux.

Il m’a regardé, avec un sourire gêné, ses yeux un peu entravés par des boucles grises qui semblaient jaillir de son crâne. On a parlé de voitures. De banalité. On ne s’est rien dit. Car cela fait des années que l’on ne se raconte plus rien. On ne se parle plus. Les mots que l’on échange ne sont qu’une forme de politesse. Comme si on se disait bonjour avec un vocabulaire un peu plus riche que d’habitude. Le champagne n’aidait pas. Nous avons tous les deux des chemins divergeant quand nous buvons. L’alcool libère en moi les mots. Je deviens bavard, volubile, et je suis capable de me lancer dans d’épiques récits narrant de navrantes aventures de boutiques fermées trop tôt, de rendez-vous manqué, d’histoires un peu comiques. Papa boit sans qu’on s’en aperçoive. C’est là l’un des attributs des alcooliques. Leur regard ne fuit plus. Leurs joues ne deviennent pas lourdes et leurs mots restent, au fil des verres, toujours aussi clairs. Ce sont les émotions qui sont en état d’ébriété. La colère, la peur, l’ennui. Papa s’ennuie, quand il boit. Où il se met en colère. Mais ce soir-là, il n’avait pas assez bu pour que cela arrive. Nous sommes partis, mes parents, Julie et moi, au restaurant. Nous avions réservé une table, comme un petit cérémonial de retrouvailles après des mois de distance, de confinements et de précaution. Nous sommes allés chez Thome's, un restaurant un peu chic de la banlieue de Sacramento. Une sorte de petit relais dont les tables sont installées sous les platanes et les figuiers, et que j’aime depuis que, le jour de mes dix-huit ans, j’y avais découvert la saveur des coquilles Saint-Jacques à paprika.

Les jours sont passés ensuite, et je n’ai revu Papa, qu’une fois, pendant quelques minutes, le temps que nous devisions devant le lave-vaisselle que j’avais sorti devant la maison, afin d’identifier l’origine d’une fuite qui laissait se répandre une eau savonneuse et teintée d’un dégoûtant mélange de graisse et de sauces diverses, sur le carrelage froid. C'était un bout de verre brisée qui obstruait un tuyau en plastique gris.

Papa va mourir. Et c’est encore un secret. Après mon départ, il y a eu un premier malaise. Un moment d’absence qui l’a fait ployer les jambes, alors qu’il montait dans sa voiture, sur le parking de Walmart. Plusieurs fois, encore, ces malaises sont revenus, sans qu’on en connaisse vraiment l’origine. Il avait ensuite interrompu une randonnée sur le près du lac Tahoe. Il avait le souffle court, et ne parvenait plus à marcher, m'a dit Maman. Son corps avait cette espèce de résignation qu’ont les personnes âgées. Les bras près du buste recourbé, m’a-t-on encore raconté. On m’a raconté son manque d’appétit, son amaigrissement. La fragilité de sa voix, et les siestes pendant lesquelles il a commencé à s’isoler.

Nous ne nous sommes rien dit, finalement, au cours de ce déjeuner. J’ai vaguement fait la critique de quelques films qu’ils n’iront pas voir, quelques analyses morales sur du mouvement BlackLiveMatter au cinéma.

J’aurais vraiment voulu qu’il aime les mêmes films que moi ? J’aurais voulu que ce soit lui qui me fasse découvrir American History X, quand j’avais quinze ans. J’aurais voulu vivre une autarcie que la mienne, au fond. Une vie où Papa est véritablement mon père. Qu’il m’engueule parce que je rentre tard, qu’il me pousse à faire du foot, à regarder des combats de boxe ou de Grands Prix de Formule 1 sur ESPN, très tôt, à cause du décalage horaire, le dimanche matin. J’aurais voulu qu’il fume, et qu’il se décide à me montrer certains films fondamentaux de l’histoire du cinéma. Piège de crystal. Terminator. Heat. J’aurais voulu que nous ayons cette relation neutre et fondamentale qu’on voit dans les films où les flics sont flics de père en fils, où les pères organisent de longs week-ends de pêche dans une vallée perdue du Montana, à dormir sous la belle étoile abritée du vent par une vieille Buick Estate break dont la carrosserie serait recouverte d’un immense film imitant le bois, avec une vieille casquette de baseball pour couvre-chef, et des chemises en flanelle à carreaux rouges et noirs, et des canettes de Coors Lite et de Dr Pepper conservés dans une glacière bleue. Je rêvais ce rapport idéal d’un fils à son père, comme si les relations que décrivent les films sont les relations de la vie réelle. Je regardais tellement de films que j’ignorais ce à quoi ressemblait véritablement l’amour que j’étais supposé porter à Papa et Maman. L’amour d’un fils pour ses parents, ça ressemblait à tous ces parcours initiatiques que la critique dénonçait, pour la « niaiserie des bons sentiments que transpire ce film ». J’ignorais à quel point Papa méprisait, sans même le savoir, les histoires qui m’apprenaient lentement à reconnaître l’amour que je lui portais. J’aimais Papa de la même manière que Danny admire Jack Slater, flic solitaire et caricatural, mise en abyme du personnage de fiction dans une fiction, et qui, au final, protégeais le jeune garçon tout en le laissant s’émanciper. J’aimais Papa de la même manière que Timmy finit par aimer le professeur Grant, lui qui n’aime pas les gosses, et qui finit par admirer le jeune garçon, qui a su survivre face aux épreuves de la terreur et de l’électrocution. J’aimais Papa comme Demi-Lune aime Indiana Jones, pour sa générosité, son sens de la justice et son sens de l’humour. Et j’aimais Papa comme Nick aime son père, Wayne, génie incompris capable d’agrandir et de réduire la matière. J'aimais au fond ce que Papa n'était pas : un personnage de fiction.

Papa tousse. Il s’est assis, emmitouflé dans une veste polaire colorée qui enveloppe une doudoune percée de quelques trous minuscules d’où suaient de fines plumes d’oie ou de canard. Il a porté une bouteille de vin, qu’il ouvre une avec son habituel enthousiasme, teinté d’une inquiétude grise. Son visage cerné est un peu terne. Sali par les nuits sans sommeil qu’il enchaîne, à penser encore et encore à la mort, à la douleur, à la vie, aussi, qu’il ne veut sans doute pas voir quitter son corps. Il tousse un peu. Mes parents s’installent autour de la table en PVC. Sur le plateau, la même pile d’assiettes, accompagnée d’un tas de couverts, de quelques verres dépareillés. À côté, une salade, des tomates au four et un rôti de porc. Une sorte de déjeuner de famille en sourdine.

Papa, 75 ans, cancer du poumon. Maman, 71 ans, hypothyroïdie, maux de dents sévères, ostéoporose. Papa souffre aussi d’insomnies sévères depuis l’âge de 33 ans, et de n’avoir jamais vu publiés tous ses romans qui traînent sous forme de tapuscrits, pour les plus anciens, de fichiers Word, pour les plus récents. Quant à moi, je ris, je parle fort et je joue la comédie. J’ai 36 ans. Je fume, je bois parfois, et dans une quarantaine d’années, j’aurais sans doute oublié la conscience aiguë que j’ai de devenir, un jour, comme eux. Peu importe. Maman me lance des regards sombres. Elle veut que j’éteigne ma cigarette.

On parle de politique, aussi. de Donald Trump, de Joe Biden, du Covid. Nous parlons un peu de la maison, et ce déjeuner, qui devait être court, pour laisser Papa filer vers sa sieste, se prolonge un peu. Quelques pigeons émettent des roucoulements secs en filant dans le ciel, et les feuilles de platanes qui jonchent le sol, s’éparpillent mollement. Il fait un peu frais, et la lumière semble déjà rasante, malgré le fait que l’on soit encore en octobre.

Avant de rentrer à New York, Papa m'a dit qu’il n’avait rien à dire. Et il s’est mis à tousser d’une toux crasseuse et irréelle, une toux si forte qu’on entendait ses cordes vocales grincer, du fond du haut-parleur de mon iPhone. On a parlé de pas grand-chose. On a parlé de Forrest Gump, qui passe sur ABC. Je lui ai proposé de lui envoyer des DVD. Peut-être qu’il faudra que j’y aille. Comme si ce n’était pas les films qui importaient. Comme si j’avais un peu d’importance à ses yeux. Je me raconte des histoires. Il est seul. On le lit dans les livres. Face à la mort, on est seul. Si c’est le cas, alors je ne sers pas à grand-chose. Dans sa tête, ma présence a sans doute moins d’importance qu’une putain de Tylenol. Et c’est normal.

Faut que j’arrive à fouiller. Mais tout me prend un temps considérable. Je me cache derrière le fait de devoir construire l’ordinateur qui me permettra de comprendre ma vérité pour l’instant, le Mac est une ruine.

Je l’ai récupéré au service informatique du journal. Il est ouvert comme un malade au milieu du bureau, la carte mère ouverte a tous les regards. Les chats se frottent parfois à la carcasse en aluminium. L’objet qui coûtait des milliers de dollars ressemble à une espace de vieillerie trouvée chez OxFam. Et pourtant je m’imagine que c’est à travers lui que je vais trouver les réponses à la question que je me pose.

Quand je la pose, cette question, c'est toujours au jour de ma naissance auquel je pense d'abord. C’était un mardi. Mardi de mars. L’ennui, en ton sur ton. Un jour de la semaine qui intervient quand la semaine a déjà commencé, dans un mois qui intervient alors que l’année a déjà commencé. C’est une date qui arrive un peu comme un invité arrive en retard à un dîner. Plus ennuyeux encore, c’est ce jour, celui de ma naissance n’est pas arrivée parce qu’il le fallait, comme ça, parce que l’utérus de ma mère aurait décidé que je naîtrais un mardi de mars. Ma naissance était programmée. Si je suis né ce jour-là c’est parce que cette date était la plus pratique en termes de planning hospitalier. Le jour qui m’a fait passer du néant à l’existant était surtout un jour pratique quand on a croisé les agendas. Heureusement, mon père avait le goût de préparer le coup et de naître à la même date, lui aussi, trente-huit ans auparavant. C’est pour cela que cette date n’a pas beaucoup d’intérêt pour moi. C’est ce jour-là de l’année que tombe mon anniversaire, qu’il m’est autorisé de boire un peu trop sans me soucier du jugement des témoins et amis, et que je m’autorise, une fois dans l’année, cette impression d’être un peu plus intéressant que le reste du monde. À l’exception de mon père, qui m’oblige, chaque à année, à partager ces oligopoles par lequel nous régnons, une fois par an, sur ce jour de mars, en général encore un peu froid, puisque malgré les apparences, mars est plus un mois d’hiver que ne l’est décembre. Et, même si c’est le mois du printemps, des bourgeons, des jours qui rallongent et des perce-neige, mars ne compte que sept jours d’hiver de moins que février, qui, on le sait, est un peu le mal aimé dans la grande famille des mois de l’année. En termes d’hostilité, de rigueur et de jours de grisaille, mars se défend plutôt bien.

Quant au jour de ma conception, je l’ignore, et je ne veux rien en savoir. Comme tout le monde, l’idée de connaître dans le calendrier le jour où mes parents ont fait l’amour me fait peur. Cela voudrait dire qu’une fois ce jour connu, je saurais, chaque année, qu’il faisait sans doute « ce temps-là », quand ils ont fait l’amour, que la lumière était sans doute « comme ça », et que le début de l’été (puisque, selon les lois de la médecine, j’ai sans doute été conçu au début de l’été), ressemblait à cela en 1984.

J’ai donc jeté mon dévolu sur le 22 mai 1988, comme étant la date où tout commence. En effet, il est assez peu courant de pouvoir se choisir une sorte d’anniversaire secret, rien que pour soi, qu’on ne partage avec personne, et qu’on se jure de ne se célébrer qu’en soi-même, le temps d’une cérémonie aussi privée qu’elle peut l’être. Et puis, c’est que ce dimanche de Pentecôte fut l’occasion d’une grande fête de famille, où furent invités de très nombreux cousins, et que ce fut également ce dimanche-là que ma sœur fit sa profession de foi, laissant à mon père l’occasion idéale de louer une caméra vidéo pour tout le week-end. 

Une chose est sûre. Le personnage principal, c’est moi. Quels autres personnages vont intervenir, j’y reviendrais. Mais la caméra suit le protagoniste comme dans une espèce de simulacre de documentaire, rythmé avec maladresse par quelques plans de coupe, quelques interventions, quelques dialogues. À ceci près que, malgré l’honnêteté de l’opérateur et la naïveté du protagoniste, tout concourt, dans ce film, à témoigner de cet immense mensonge que l’on appelle « la famille ».

J’ai visionné cette cassette de très nombreuses fois, sans trop savoir pourquoi, et sans me rendre compte de vérité qu’elle tentait de me révéler. Elle traînait parmi les nombreuses cassettes sur laquelle ma mère enregistrait des dessins animés ou des films de Louis de Funès, et comme un film parmi d’autres, je regardais encore et encore, pour toujours, comme un Disney, le récit de cette journée qui constitue la première journée dont je me souviens, parmi toutes les journées que j’ai passées, et toutes les journées que je passerais encore ici-bas. Elle était rangée là, sans que je ne sache trop pourquoi.