La Suite des événéments
(extraits)

La Suite des événements raconte l’histoire d’une coïncidence qui bouleverse le cours de la vie de G., journaliste : l’image du corps d’Aylan, enfant mort sur une plage turque, et celle d’un oncle oublié mort en bas âge. Ces photographies le confrontent à l’histoire personnelle de sa mère : fille née d’un amour interdit, abandonnée puis adoptée par un couple en deuil.

Comme s’il vivait sa vie par procuration, par images et par personnes interposées, G. éprouve la rudesse des événements du monde qu’il voit défiler depuis la rédaction pour laquelle il travaille. Seulement, toute cette histoire n’est que du passé : quelques lettres, quelques photos. Et tout ce qui semble réel finit par être réduit à une simple description. Un événement n’existe que par le récit qu’on en fait.

La mémoire se raconte ses propres histoires. Quant à l’identité, elle pourrait n’être, au fond, qu’une fiction parmi d’autres.


J’ai tout inventé. Enfin en partie. Enfin, je crois. J’ai l’impression d’avoir des choses à dire. Mais c’est faux. Tout est faux. « Tout est faux », ça sonne un peu comme tout à fait. C’est ce que je suis en train de me dire.

Je suis dans le métro, sur la ligne 5. Il est 9 heures 53. La voix du haut-parleur vient d’annoncer la station Richard-Lenoir. En face de moi, une femme un peu ronde. Elle porte une veste kaki et des cheveux lissés, et elle a la tête baissée sur son smartphone. Il a l’air grand et cher. Il coûte clairement trop cher pour qu’elle puisse se le payer d’un coup. Elle le paye tous les mois. C’est sûr. 

Et à côté de moi, il y a une jeune de fille de 14 ans. Elle dort. 

Le reste est moins certain. J’écris ça depuis mon iPhone. Enfin, c’est celui du journal. Il a un écran immense, lui aussi, sur lequel mes pouces se comportent comme sur la PS4. Ce sont eux qui font tout, malgré une allure maladroite. C’est une déformation des jeux vidéo. Depuis le temps que j’écris dans le métro, je me dis que les gens pensent que je joue. À Candy Crush ou à 2048. Ou que j’écris des messages à mes amis sur WhatsApp.

Je vais au travail en musique. Il m’arrive de lancer des playlists Spotify conçues pour ceux qui se rendent au travail. Mon téléphone me les propose en fonction des heures du jour et du temps qu’il fait. Un bon moyen de rendre ces moments de solitude un peu plus cinématographiques. La musique permet de donner une tente cohérente au désordre de la réalité, qui, de chanson en chanson, devient une image continue. Presque cohérente. Avec un peu de chance, elle devient même émouvante.

Le métro émerge de la terre au niveau du quai de la Râpée. Avec la lumière matinale qui éclaire le visage de cet homme qui dort un peu plus loin dans le wagon, cette image devient presque dramatique, justement. Ou belle. Enfin, jolie. Instagramable. Je finis par faire partie d’une histoire dont le début et la fin sont définis par la ligne de métro, avec son départ, son terminus et ses chapitres. 

Malgré l’artifice de mes écouteurs, c’est une histoire à laquelle je crois. Chaque jour, elle s’enchaîne comme les épisodes d’une longue série quotidienne, qui, elle-même, entreprend le long récit de ma vie.

Mais cette histoire est une illusion qui s’évanouit dès que je clique sur pause, dès que je range mon téléphone, dès que le flot des paroles prend fin. On dirait que les histoires n’existent pas. Qu’elles sont éphémères. Qu’elles sont des mirages qui émergent dans le désert de la réalité.

Je suis arrivé au journal quelques minutes après. Le téléphone a vibré. Une photo d’un enfant, visiblement mort, gisant sur une plage est apparue dans mes messages. Il n’avait pas mis de commentaire et le message qui précédait dans la conversation avec l’expéditeur — un photographe — était un GIF animé de Leonardo di Caprio en smoking levant un verre de champagne sur fond de feu d’artifice : ce photographe me félicitait pour mon CDI, qui avait été signé à la fin du mois d’août.

Les deux images (l’enfant mort et Leonardo di Caprio levant son verre dans une boucle perpétuelle de quelques secondes) se suivaient, avec le naturel décousu des conversations de téléphone portable. Ces conversations qui s’affranchissent de la durée, qui exigent l’immédiat et tolèrent des silences de plusieurs semaines (pourvu que les interlocuteurs trouvent la formule la plus à propos pour reprendre le fil : un emoji, une photo, une vidéo) sont d’excellents moyens de briser le silence sans risquer de paraître intrusif. Le photographe avait fait le choix de l’urgence.

Quand ce photographe m’a envoyé cette image, cela faisait six jours qu’il était arrivé à Bodrum. Selon Wikipédia, Bodrum est une ville de quelques dizaines de milliers d’habitants, située dans la province de Muğla, sud-ouest de la Turquie. Elle est enclavée dans une petite anse qui fait face à la ville grecque de Cos, à six kilomètres. Au travers de ce petit bras de mer, une frontière invisible qui sépare l’île du continent, la Grèce de la Turquie, l’Europe de l’Asie, l’Occident de l’Orient, la paix de la guerre. Plusieurs fois par semaine, des Zodiacs partent d’une plage déserte, remplis de familles vêtues de gilets de sauvetage. Ils ont emballé leurs sacs et leurs affaires dans des sacs-poubelle, des feuilles de cellophane, et leurs passeports dans des ballons de baudruche. Certains ont pu acheter des batteries portables, pour garder le contact jusqu’au premier camp de réfugiés qu’ils pourront croiser. Ils ont quelques heures de plus devant eux, et, parfois une carte prépayée, pour donner des nouvelles, via la 4 G. Sur WhatsApp, ils parlent avec leur mère, leur sœur ou leurs amis, restés en Syrie, en Irak, en Afghanistan. Ils partagent aussi des informations sur les meilleurs points de passage, les passeurs les plus fiables, comment cacher de l’argent liquide, comment ne pas avoir l’air de migrants avant d’arriver sur le sol de l’espace Schengen, pourquoi l’ordonnance d’expulsion du territoire grec est un passage obligé pour passer en Macédoine, par le camp d’Idomeni, avant de parvenir à la frontière autrichienne, puis, à la frontière allemande.

À Bodrum, alors qu’ils arrivent, qu’ils attendent et qu’ils partent en essayant d’être invisible, la vie est paisible. Moi je n’y suis jamais allé. Bodrum est une station balnéaire construite autour d’un vieux fort (le château Saint-Pierre). Devant s’étend le port de plaisance, avec ses petits voiliers, sa promenade aux tubes fluorescents qui s’éclairent la nuit, alors que les touristes sortent des restaurants pour profiter d’une glace en bord de mer avant de retrouver l’inconfort des coups de soleil qui se frottent aux draps lisses de l’hôtel. La plage fait un peu peur, avec ces garde-côtes et ces gendarmes qui vont et viennent le long de la frontière d’eau.

Comme des touristes, les Syriens, les Irakiens ou les Afghans qui sont arrivés là, ont pris une chambre d’hôtel, sans savoir quand ils partiront. Ils ont des bouteilles remplies d’eau du robinet prête dans les sacs. Et ils passent leur temps à attendre.

Le photographe, lui, dormait dans un Airbnb avec deux confrères turcs venus d’Istanbul. Ils s’y sont rencontrés une dizaine de jours auparavant, et ils ont eu ensemble la même idée : travailler sur la crise migratoire. Ils prirent la voiture et partirent dans une équipée joyeuse. Il y avait la clim, des cigarettes, du Coca. Ils ont écouté Michael Jackson et Kendrick Lamar. Ils se sont fait découvrir les musiques de leurs pays : Brassens, ou Barış Manço. Ils ont ri. Ils ont parlé de Kobané, d’Alep, de Rakka et de l’État islamique, d’Erdogan, de dangers et de pratiques déontologiques. Des photographes qu’ils admirent et du jour où leurs photos feront la une du New York Times. Ils n’ont pas parlé des gens dont ils s’apprêtaient à photographier la détresse.

Une fois arrivés, ils se sont organisés. Comme les autres journalistes présents, ils se relayaient sur les plages qu’ils ont identifiées comme des points de départ pour les bateaux des passeurs. Ils ont commencé à faire des images. Ils arrivaient vers 20 heures, pour profiter d’un peu de lumière, pour la vue, pour avoir l’impression de profiter un peu de l’été. Ils passaient la plupart du temps à attendre. Ou à retrouver les restes d’un départ, au moment de changer de crique, avec leur Dacia Break qui pouvait passer pour une voiture de police.

La photo que j’ai reçue ce 2 septembre 2015, alors que j’arrivais au journal, représentait un enfant au t-shirt rouge et au short bleu foncé. Il devait avoir trois ans, ou quatre. Ses vêtements étaient trempés et il avait le corps légèrement replié sur lui-même. Sa tête est plongée dans le sable et on distingue son œil gauche à demi-clos, enfoncé dans le sol humide.

Des mois plus tard, bien après le début de la rédaction de ce roman, j’avais essayé de me mettre à la place de cet enfant, dont le monde entier avait appris, depuis le prénom. Aylan.

Je me suis imaginé qu’Aylan a eu froid. Qu’il a entendu les gens pleurer. Qu’il ne voyait rien. Qu’il ne savait pas vraiment où il était. Qu’il pleurait, sans doute. Qu’il ne comprenait pas que ses cris étaient inaudibles, noyés par le fracas des vagues et des appels. Qu’il a mal a eu la gorge. Que le hoquet de ses sanglots laissait peu de répit à sa voix qui s’épuise. Qu’il appelait sa mère et qu’elle ne répondait pas. Qu’il ne sait pas que cela fait bientôt quatre minutes qu’il pleurait, en maintenant sa tête hors de l’eau face à la nuit qui s’estompe, sa main droite encore crispée d’avoir perdu le contact qui le reliait à sa maman.

Les quelques récits de naufrage de Zodiacs transportant des migrants se ressemblent. L’eau qui s’infiltre par la surcharge dans le bateau et qui se mélange à l’essence et à l’urine salie par la poussière transportée par des baskets, déjà usées par la marche à venir. Le plus souvent, la panique s’empare des passagers. Parfois, la houle s’en mêle et le bateau chavire.

L’embarcation d’Aylan était partie de la plage peu de temps avant le naufrage. Le temps de parcourir quelques dizaines de mètres. C’est comme cela que l’embarcation retournée par la mer est revenue sur la plage, poussée par les vagues, chargée de cris et de corps qui semblent dormir, en flottant. Certains sont repartis vers la ville, d’autres ont commencé à aider les plus faibles à s’extraire de l’eau, éclairées des faibles lumières des téléphones portables dont les circuits n’avaient pas été brûlés par le sel.

Le photographe a d’abord vu les restes du bateau, des hommes courir. Au loin, de l’autre côté de la plage, il a vu une première ambulance arrivée, et des estafettes de gendarmerie, d’où sortaient des soldats vêtus d’uniformes en camouflage bleu, un béret rouge sur la tête. Il a d’abord croisé quelques corps. Trois adultes, un homme et deux femmes. Il n’arrivait pas à prendre des photos. Sa main tremblait et il n’arrivait qu’à photographier les objets qui gisaient sur la plage, provenant de sacs à dos ouverts pendant le naufrage. Beaucoup d’habits, quelques câbles USB, des photos, des canifs, des sacs plastiques. Plus loin, il distinguait un groupe d’individus derrière une femme, une journaliste, comme lui, qui photographiait le corps mort de l’enfant.

J’ai su quelques heures après avoir reçu cette image sur mon téléphone que la photographe s’appelait Nilüfer Demir.

Le lendemain, l’image qu’elle avait faite commençait à remplir les écrans du monde. Elle a fait la une d’une très longue liste de journaux, qui eux-mêmes étaient photographiés, puis partagés. L’onglet de mon navigateur connecté à Twitter me montrait passivement la même image qui se répétait. Seuls les commentaires variaient : « prise de conscience collective » qui « s’avérait nécessaire », courage, ou cruauté du photographe, destin brisé de l’enfant, obscénité des médias à diffuser l’image d’un petit garçon mort, et dont la dignité était piétinée, etc.

Le lendemain, nous nous sommes réunis dans le bureau du rédacteur en chef, improvisant un débat mal informé sur la véracité des images, leur pouvoir supposé sur les décisions politiques. Le même débat avait eu lieu, avec les mêmes questions et les mêmes émotions dans de nombreuses rédactions à travers le monde. Nous l’avons publié après de nombreux journaux, au moment où l’événement migrait de l’histoire que décrivait l’image, à l’image elle-même. Cette photographie rentrait à grande vitesse dans le groupe des images qui existe par leur seule force de frappe. L’événement qu’elle montre est tristement banal. Mais son omniprésence, sur la page d’un journal laissé sur l’assise d’une rame de métro, sur les réseaux sociaux, à la télévision et dans les conversations la rend mythique, autonome, virtuelle.

Au journal, c’est la première que l’on montrait aussi crûment un petit enfant. Pendant la réunion, j’étais un peu détaché. C’est parce que tu n’as pas d’enfant, m’a-t-on dit, se posant ensuite la question s’il fallait titrer dans l’image, où à côté.

J’ignorais même où se trouvait Bodrum quelques heures auparavant.

La page Wikipédia de Bodrum précise que le nom antique de la ville est Halicarnasse, et le château Saint-Pierre, qui domine le port, s’élève sur les ruines du tombeau d’un prince dont la grandeur a donné le nom a tous les monuments funéraires. Le prince s’appelait Mausolée.

Aubervilliers, 2017 - 2019