Sottie californienne
(texte intégral)
J’ai regardé l’écran du passager qui se trouve devant moi. Dès l’embarquement, il a regardé un documentaire belge sur les endroits les plus étonnants de Los Angeles. Des chambres à plusieurs dizaines de milliers d’euros la nuit, un parc d’attractions, une chapelle du XVIIe siècle. Je l’ai regardé ensuite. Le reporter visite un restaurant : « L’attaque cardiaque », qui prétend prévenir des maladies cardiovasculaires en proposant à ses clients d’immenses hamburgers, servis par des serveuses déguisées en infirmières. Si on ne finit pas son assiette, on finit avec une fessée en public, prodiguée par l’une d’entre elles. Le patron explique les risques d’une nourriture si riche, et la contradiction assumée de la proposer, en brandissant fièrement l’urne funéraire d’un de ses clients, qui, dit-il, venait tous les jours, et qui est mort d’une crise cardiaque devant l’établissement.
Pour la dernière fois, Los Angeles brille sur d’un écran.
Peu à peu, les petits écrans individuels s’allument, et comme par magie, les hublots s’obscurcissent d’un brouillard bleu nuit, qui fait penser aux nuits américaines des vieux films, où le soleil se fait passer pour la lune. La cabine est plongée dans une léthargie nocturne, sans angoisse. L’avion nous fait croire que le jour, c’est la nuit.
L’équipage nous calme, nous rassure par une nourriture réconfortante, des couvertures, des films rassurants. On nous dorlote. On nous fait manger. Je me suis imaginé ce que ça ferait de prendre de l’alcool dans l’avion. De boire du vin en altitude, comme un adulte. D’oser. Avec assurance. Pour la première fois, j’ai demandé un verre de vin blanc, donc. Du mauvais vin, dans une bouteille en plastique vert, qui imite la couleur des bouteilles de verre. Du Côtes de Gascogne. Je crois. J’ai imaginé la coopérative qui a négocié un contrat avec la compagnie qui semple fournir la nourriture dans les avions qui décolle d’aéroport français, et qui posséder, pas loin, d’immenses cuisines sans mangeurs, éclairés au tube fluorescent, serti d’aluminium, d’uniformes blancs, de charlottes et de consignes de sécurité.
Des volumes, un conditionnement, un étiquetage.
Je regarde « Bienvenue à Gattaca ». Je suis frappé par la sobriété du film, malgré son manque de réalisme. C’est comme si le réalisme ne serait pas à grand-chose, dans la fiction, tant que les sentiments, eux, sont réalistes. La fiction n’est qu’une affaire d’émotions. Elle ne doit pas traiter d’autre sujet. Le contexte, les décors, les caprices, rien ne doit contrevenir à ce bain dans lequel le lecteur, le spectateur, doit être plongé.
J’ai compris cela en finissant le roman de Peter Handke. « Histoire d’enfant ». L’histoire est intérieure. C’est l’histoire des sentiments d’un père pour son enfant (qu’on devine lentement être sa fille). Les lieux, les visages, les odeurs n’ont aucune importance. Sauf quand ils finissent par désigner un sentiment qui les dépasse. Comme le Square des Batignolles, cité qu’une fois, comme un point de repère.
Dehors, je regarde les montagnes. Les hublots se sont peu à peu réveillés, en une vingtaine de minutes. Comme si tous les passagers avaient le même sentiment de lassitude. Comme s’ils en avaient tous assez, au même moment. Comme s’ils vivaient d’un même corps cette caresse inconfortable qu’inflige le personnel navigant commercial pour avoir la paix.
Je n’ai pas vu la lumière. Pendant trois heures, j’ai attendu que la douane accepte ma présence. Comme pour bien me faire comprendre que je ne suis pas chez moi, et que je n’ai pas intérêt à rester. Je suis un étranger. Je ne dois pas m'éterniser. Comme un étranger, je vagabonde, à la recherche d’argent liquide, ou de quoi boire un peu. Je manque d’informations pour identifier l’hostilité. Je suis vulnérable, et cas de crise, je paniquerai.
⁂
Dans la voiture, César conduit. Il a cette sagesse, dont j’ignore si elle est réelle. Il a une arme.
J'apprends à manger seul. Voyager seul, c’est comme cela que j’arrive à devenir adulte. Comme si je refusais de l’être chez moi. J’essaie de dormir.
La mélatonine procure un sommeil léger. Un endormissement permanent, si le corps refuse de dormir ensuite. Une sensation plutôt agréable de flottement, sans perdre son jugement. Dehors, la lumière s’est levée, et au loin, au-delà de la pollution, on distingue les huit lettres d’Hollywood. Dans le Uber, l’homme était silencieux, dans cette relation de couple intense et jetable qu’est le trajet avec un chauffeur. On se fait des amis. S’ils ne nous ont pas trahis, on les récompense, comme eux le font ensuite, par une bonne note. Dehors, les maisons et les petits immeubles s’enchaînent, sans uniformité. Los Angeles est l’exact inverse de Paris. Ou plutôt, Los Angeles est ce qu’Haussmann voulut que fût Paris. Une ville horizontale et étendue. L’espoir déçu d’une ville rationnelle.
Au loin, le centre-ville. Certains immeubles à l’architecture néogothique, ou en brique brune, font penser aux New-Yorkais expatrié qu’ils sont encore dans leur pays. Sans grande conviction. Les palmiers s’élancent. Des petits arbres qui s’élèvent sur un air de vacances un peu brûlées.
Certains quartiers déploient leurs maisons cossues, et affichent du mépris pour le climat, revendiquant avec fierté de belles cheminées ornant des bâtisses néovictoriennes. D’autres imitent des pueblos et des haciendas. D’autres enfin sont faites de verre et d’aluminium, et n’imitent rien. Mais toutes affichent leur protection. « Armed Response ». Le trottoir se transforme en terre claire et sèche. Autour, la végétation est celle que je connais. Buissons, chênes, laurier. D’immenses pins font un peu penser aux collines de Rome. Los Angeles fait partie du monde méditerranéen. Elle est pleine de petites églises catholiques, ses plus vieilles maisons sont recouvertes de tuiles et la sécheresse déclenche de violents incendies.
D’immenses autoroutes, couvertes d’un socle de pollution, étouffent une lumière dense et chaude. Je transpire. L’observatoire, celui de James Dean, fait figure de monument. Il domine la plaine, et les touristes se font volontiers photographier devant un paysage rendu flou par les fumées. La lumière est celle des films. Franche et claire. C’est ce qui fait sans doute l’image de Los Angeles. Les rues sont vides, parfois, traversées par une végétation dense qui cache de discrètes maisons. D’autres sont remplies de boutiques ésotériques et de cafés. D’autres enfin, déploient leurs stations-service, leurs supermarchés, leurs garages et leurs entrepôts. Les passants courent, promènent des chiens. Ils téléphonent. Des nourrices mexicaines promènent des enfants blonds. Une femme assise parle seule de l’Église, et dit qu’elle n’y croit plus, en me regardant, le regard froncé par une colère que j’ignore.
Les jeunes gens bronzés et bien portants mangent. Tout est personnalisable. Des œufs brouillés, ou pas. Saucisse de porc ou de poulet. Nourriture végane ou paléo. Les toilettes non-genrées. Chaque individu semble avoir droit à sa propre version de l’existence.
Le soir, les rues sont vides. Les vies, qui semblent si remplies, ont l’air malgré tout suspendues, en tout cas pour ceux qui ne sont pas d’ici. Mexicains, Colombiens, Coréens, Français, Allemands. Touristes et survivants. La haute autorité, le Homeland Security, a tout pouvoir sur l’existence de cette catégorie de personne, hors de la citoyenneté. Comme les migrants de la porte d’Aubervilliers, ou comme les Algériens, dans les années 1950.
Citrus Avenue, on croirait le quartier où vivait le sergent Roger Murtaugh. Des maisons d’une classe moyenne supérieure, feutrée, et dont l’existence paisible en sera perturbée que par la maladie ou le divorce. Le corps et l’amour sont des traîtres, parfois complices.
L’été n’est pas éternel, mais il est beaucoup plus serein, il dure si longtemps. De mars à décembre. La météo sur la chaîne locale n’est qu’une formalité qui répète inlassablement la même chose, une tradition conservée des temps anciens, amenée ici par ceux qui connaissaient les caprices de la pluie, du vent et de la neige. On aime savoir le temps qu’il fait, et le temps qu’il va faire. C’est l’une des rares choses de l’avenir que l’on peut dire sans que l’erreur n’engage trop celui qui la commet.
Les rues sont vides. Il n’y a pas de passants, que des automobiles, qui défilent devant des kilomètres de maisons qui se construisent ou qui se rénovent. Des haies d’arbustes qui dissimulent des rez-de-chaussée grillagés. Des cheminées dont on ignore si elles fumeront un jour. Des fenêtres ouvertes, pour aérer la chambre, en ce beau matin de Californie.
La nuit, les rues sont désertes. L’alcool les rend plus légères, même pour les clochards souillés, qui hurlent dans les rues vides. La comparaison apparaît, Los Angeles, ce serait comme Alger. Une ville trop grande, trop ensoleillée, trop peuplée, trop désordonnée. Une ville foutraque et puissante. Quand on remonte le fil, on se rend pourtant compte de ses dysfonctionnements. Sa saleté, sa pauvreté, sa pollution, l’infinie étendue de la voirie, impossible à entretenir, et ses faux rêves. Hollywood Boulevard ? Quelques centaines de mètres d’étoiles fixées dans le sol, recouvert des pas des touristes, et détritus et de mégots. Les boutiques de souvenirs vendent des articles fabriqués en Chine. Des t-shirts, des portes-clé-oscar, des cartes postales mal imprimées, des paquets de chewing-gum.
Les rues sont sales et les vieux cinémas glorieux de Broadway sont décatis. Les supermarchés n’accueillent que des pauvres. Dans les bars, les gens jouent au beerpong, et les expatriés ne parlent que de leur état d’étrangers admis.
J'ai remarqué que les endroits qui ont une identité communautaire ne sont pas « blancs ». Little Armenia, Little Korea, Chinatown. Little Italy la New-Yorkaise fait figure d’exception. Little Germany, Little France n’existent pas. Quant à Little Spain, elle est comme Little England. Partout.
Dans ce restaurant, Astro, ou j’ai petit-déjeuné, il y a un message. Celui de cette Amérique immuable et imaginaire d’un Dinner ou l'on m’appelle Honey ou Sweetie, ou l’on me ressert du café, où l’on peut rester le temps qu’on veut.
La rue me laisse le choix entre un parking et une colline. Les trottoirs cabossés faisaient mine de s’effondrer. Une vieille Buick à l’acier rouillé attendait, et imitait d’une vraie poussière la maison voisine recouverte de décoration d’Halloween.
Cette ville d’art populaire, de musique, de passions et d’argent, cette ville semble enfin révéler sa réalité. Fragile, brisée par une croissance trop vive, trop brûlante, marquée par tous ses défauts, sa violence, sa folie, sa force, son aveuglement, qui tous semblent s’équilibrer bizarrement.
Toutes les radios semblent diffuser les chansons immuables de la ville. Billie Jean, Girls want to have fun, Part time lover. L’autoroute est une sorte de tunnel de traverser les quartiers sans plus les toucher. Je ne vois plus l’enchaînement désarticulé des maisons et des petits immeubles, leurs couleurs sobres ou criardes, les églises, les magasins : zapaterias, carnicerias, barbershop, CVS Pharmacy, Dentist, Tacos, Attorney. Tout est un peu plus loin. Au nord, quelques buildings indiquent un centre inconnu.
Sur la plage, les patins à roulettes existent pour de vrai. Le long de la promenade, on retrouve les boutiques de plage : tatouage au henné, mauvaises peintures, lunettes de soleil bon marché. Un homme sale aux cheveux long hurle devant un agent de la sécurité. Son campement de sacs de couchages et de tissus souillés se trouve devant un bâtiment religieux. C’est la maison de mon père crie t-il. Qui t’es pour croire que tu peux me virer d’ici, connard. L’agent reste calme, il lui demande de parler correctement. La plage, elle, est presque vide. Des membres d’un cours de surf, une famille, un couple. L’océan abat ses vagues, qui charrient du sable et des algues mortes. Sa température seule rappelle qu’on est en novembre. Le soleil et le vent brûlent. Plus loin, une rue remplie de boutiques rappelle la rue des Francs-Bourgeois. Les même boutiques, qui proposent ces marchandises au luxe intermédiaire, qui revendique une originalité feinte, universelle. Un pacte tacite entre l’acheteur et le vendeur, qui stipule la nécessité de croire à cette exclusivité, qu’on retrouve dans le Marais, à Soho, ou dans les rues de Londres.
Chez In-And-Out, il faut connaître le nom de code de la spécialité. La sauce Animal Style. Un mélange difficile à définir : cheddar, ketchup, cannelle, oignons frits. L’impression de conquérir un secret. Une forme d’aboutissement tout en satisfaction. On traverse une nouvelle étape, on découvre un nouveau goût.
J’ai entièrement décidé de ce que je voulais, comme rarement. Le menu, la sauce, la boisson : un savant mélange de glace, de Coca et de Coca Light, avec un quart de citron entier. Manger dehors, en finissant Lethal Weapon 3, pour chercher à identifier les rues, les paysages, les immeubles.
Au loin, une fumée blanche s’élève. La voiture, elle file, et le chauffeur pointe un immeuble qui s’élève au-dessus d’un des nombreux centres de cette ville sans structure. C’est le Nakatomi Plaza.
Au-delà, le J. Paul Getty Museum dispose de son propre tramway léger. À l’arrivée, on débarque sur une grande esplanade bordée de fontaines à la chanson calme, de cactus et de pins, et une odeur de jasmin environne l’ensemble. Une impression forte de luxe distingué, tandis que les guides embarquent les groupes vers la South Terrace, pour admirer la vue sur toute la ville, et sur l’Océan. L’ensemble est divisé en une dizaine de pavillons, qui encerclent une cour intérieure. Entre eux s’élancent des ponts clos, protégés de la trop forte lumière par des stores qui semblent tamiser la lumières et projeter à l’intérieur des rayons qui donnent à ces espaces de circulation une atmosphère irréelle d’après-midi de sieste, en Catalogne ou en Campanie. Les bâtiment reposent sur des colonnes en fosse pierres de couleur chaude. On cherche à évoquer la Méditerranée. Les salles s’enchaînent : Peinture Flamande du XVIe siècle, Sculpture du XIXe siècle, exposition sur Gordon Parks, Impressionnisme.
Dans cette dernière salle se trouvent quatre tableaux de Paul Cézanne. L’un deux, baptisé « Sous-bois », a sans doute été peint d’après un endroit indéterminé de Bibemus, l’ancienne carrière romaine qui a fourni ses pierres à la ville antique d’Aix, et qui est aujourd’hui un lieu de promenade, le dimanche, avec ses enchevêtrements de creux et de buttes recouverts de pins. Ici, le paysage semble irréel, car il semble désigner cette nature, là dehors. Cette nature du Nouveau Monde, inconnue de Cezanne, pourtant. Comme si sa véritable destination, c’était, finalement, la Californie.
Los Angeles, novembre 2019