L’histoire est sans gravité
(extraits)
L’histoire est sans gravité est le fruit d’un atelier d’écriture animé en 2021 par Anne Serre, aux éditions Gallimard.
En une seconde, son appartement s’est retourné tout à fait, emporté dans la chute du monde : la gravité a changé ses lois, la nature a changé de sens mais ça, il ne le sait pas encore. Il est toujours inconscient. Une des choses dont il est certain, c’est qu’il rêve, il rêve sans savoir de quoi. Il rêve sans vraiment dormir. Peut-être qu’il rêve de banalité, de désordre rassurant. Peut-être qu’il rêve ou peut-être qu’il cauchemarde. Bientôt, il regardera, abasourdi, l’absence : tout ce qui n’était pas ancré au sol qui s’est évanoui dans le vide du ciel. Tout à l’heure, dans les rues, les passants ont ressenti avec effroi leur poids disparaître puis revenir, étourdis comme lorsqu’on nage la tête à l’envers sous l’eau et que l’estomac se contracte, ne sachant plus le sens de la réalité. L’esprit embrumé par le vertige, ils sont tombés là-haut. Ils ont dû mourir de froid, d’asphyxie, leur sang se mettant à bouillir alors que la pression baissait au fur et à mesure de leur chute dans le vide de l’espace, tandis que leurs yeux gonflaient et qu’ils s’évanouissaient de douleur, le visage se tordant de manière indescriptible. Dans les salles de cinéma, les fauteuils sont toujours prêts à accueillir des spectateurs. Plus haut, le plafond s’est retrouvé jonché des corps de ceux dont le cou s’est brisé quand leur tête a frappé l’enduit recouvert d’une couche de peinture mate, couleur bleu nuit. Le choc les a surpris pendant le film et la plupart sont morts là, presque sans s’en rendre compte. Innocemment. Un timide bruit de surprise, un sursaut dans le ventre, l’image colorée d’un dessin animé qui vacille. Et plus rien. Ceux qui ne sont pas morts, les plus proches du plafond, au dernier rang, se sont retrouvés blessés, sidérés. Le film s’est coupé, un groupe électrogène a pris le relais de l’alimentation quelques secondes pour garantir l’alimentation d’un éclairage de secours, avant que le carburant, renversé dans le réservoir, ne noie le moteur. L’alarme a sonné au milieu des cris d’une grappe de personnes prises au piège d’une salle, qui essayaient de fuir sur les parois des allées, transformées en labyrinthe insensé. Dans les bureaux, les écrans des ordinateurs ont éclaté en traversant la fine couche de plastique du faux plafond, sectionnant parfois des câbles et provoquant des incendies. Les salariés qui ne sont pas morts sur le coup ont eu les bras ou les jambes blessés par les tiges d’aluminium. Les armoires contenant des boîtes de médicaments, des sachets de thé, de la monnaie, des t-shirts de sport, des vieux dossiers, se sont fracassés contre le contreplaqué des bureaux qui s’est maintenu malgré la violence du choc. Certains pilotes parmi les milliers qui volaient à ce moment-là ont rétabli la situation en quelques instants. Ils ont dû croire à une sorte de trou d’air à la puissance rare. Mais quand les constantes de vols se sont rétablies et que les cris de terreur des passagers se sont calmés, ils ont vu que le sol se tenait au-dessus d’eux. Quelques instants plus tard, les cris d’effroi ont repris. La terre se trouvait là, en haut. Les avions qui volaient au-dessus des grandes agglomérations ont parfois été frappés par une voiture, un container surgi d’un chantier ou une poussette, le choc provoquant une explosion dispersant les débris à travers le ciel, dans un panache tombant vers le vide. Les fondations des constructions libérées du poids qu’elles subissaient ont craqué bruyamment avant de se briser. Et les bâtiments sont tombés, comme des gouttes d’eau sur une branche, avec leurs occupants. Dans les appartements, la plupart des habitants ont été tués sur le coup, le crâne brisé par une chute fatale, projetés contre le plafond. D’autres ont été blessés. Certains se sont retrouvés nus, trempés, un membre ouvert, dans leur douche d’un coup renversée. Dans les rues, les voitures ont toutes disparu dans le vide. Les conducteurs, les chauffeurs, les passagers, les enfants dans leurs sièges bébé ont senti l’accident et le monde défiler contre leur fenêtre : les panneaux, les vitrines, les feux rouges et les lampadaires, les autres véhicules, les passants, les murs et leurs vitrines. En quelques minutes, l’air s’est raréfié, la lumière a changé. Dans les parcs, dans les rues, dans les stades, les corps sont tombés, dans un choc sourd, une nausée soudaine. Les glaciers, la neige, les lacs et les océans se sont dispersés d’un coup dans l’infini de l’espace, dans un formidable fracas qui a pulvérisé les poussières et les vivants de ce monde qui s’imaginaient à l’abri. Les icebergs se sont disloqués par l’échauffement de leur course vers le vide. Le sable des déserts s’est élevé vers le ciel bleu, comme dans un sablier qu’on retourne, tandis que les rames de métro se sont fracassées sur les parois des tunnels. Les villes se sont effondrées lentement vers le ciel. Il n’a pas vu le verre exploser et les voitures chuter, avec leurs occupants terrorisés par l’incompréhension. Il n’a pas vu les corps disloqués, dans les immeubles, sur les structures en béton des gares. Il s’est évanoui. Son corps aussi a basculé, s’est élevé dans l’air pour finir frappé par le plafond. Il ne sait pas depuis combien de temps il repose dans ce salon brisé, au milieu d’un amoncellement de débris qui constituait il y a quelques heures encore le décor de sa vie normale.
⁂
Il l’avait vue, là-bas. Mais il y avait tant de monde et la musique était si forte qu’il avait renoncé à l’aborder à l’autre bout du salon bondé, là, près de la fenêtre. Il avait bien vu qu’elle le fixait aussi, pourtant. C’était presque comme s’il ressentait parfois ses yeux à elle se poser sur lui. Il se faisait des petits défis tout en parlant à d’autres, un verre à la main. Lorsqu’il ressentait cette espèce d’appel étrange sur son épaule, doucement, il tournait son attention dans sa direction. Pendant une fraction de seconde, leurs regards se croisaient, puis, ses yeux à elle fuyaient, vaguement, souriant à un groupe d’amis. La soirée avait commencé comme ça et puis leurs regards se sont accrochés plusieurs fois. Il y a eu ce moment près de la salle de bain. L’alcool avait un peu perturbé leur équilibre dans ce couloir étroit dont les murs étaient recouverts de livres. Pour se croiser, ils s’étaient mis dos aux parois, en s’excusant. La laine bleue qui recouvrait sa poitrine avait légèrement frôlé la chemise noire qu’il portait, le temps d’un instant trop court. Elle était ensuite repartie vers la fête. Il faisait attention, pourtant. Il ne fallait pas trop avoir l’air de se trouver dans la même pièce, en même temps. Sa hantise fut qu’elle pense qu’il la suivait et qu’elle se rende compte qu’en réalité, il la dévisageait et s’imaginait savoir déjà tout d’elle : la clarté de ses cheveux châtains rendus plus clairs encore par cette coupe très courte, ses yeux dont il n’arrivait pas à deviner la couleur, agrandis par deux lignes de khôl très légères, ses petites oreilles légèrement embarrassées par de larges boucles en plastique dense qui tremblaient quand elle bougeait la tête, son cou fin qui se dégageait d’une gorge sur laquelle riaient des taches de rousseur remontant jusqu’à son nez. Le pull bleu, il l’avait remarqué, puisque c’est ce pull qui l’avait frôlé, tout à l’heure. En regardant encore, tout en faisant semblant de suivre les conversations, un verre de bière à la main, il semblait deviner qu’elle ne portait pas de soutien-gorge sous ce pull épais. Ses seins s’ouvraient de manière étrangement naturelle. Elle riait et ses lèvres roses laissaient deviner des dents couleur de lait. Il se disait qu’elle n’était pas faite pour lui. Que cette manière de poser un défi à ses interlocuteurs, en tournant la tête et en levant l’épaule avant de rire, laissait deviner une intelligence trop intense pour cette chemise noire et un peu froissée qu’il portait. Lui ne s’était pas vraiment vu. Il ne savait pas vraiment de quoi il avait l’air. Ses cheveux sombres, un peu longs, cachaient son front court dont il avait honte. Il ne savait pas que ses yeux bleus lui donnaient un air étrangement doux. Quand il marchait, ses pas étaient largement espacés et donnaient à son corps une légèreté qu’il ne maîtrisait pas totalement mais qui semblait lui permettre de voler, quelques millimètres au-dessus du sol.
La soirée était déjà bien entamée, l’atmosphère de plus en plus enfumée et les odeurs d’after-shave et d’eau de toilette s’étaient estompées. Les filtres de cigarette brunis avaient commencé à se mélanger au vin et à la bière laissés au fond des verres. Les corps se mirent à danser tandis que certains éclataient de rire sur le balcon rempli de monde. Peut-être que des couples se formaient, le contact facilité par l’ébriété. Une lumière tamisée provenait de petites lampes de chevet recouvertes de tissus colorés. Et les pas se croisaient sur le carrelage d’une grande pièce aux meubles écartés. Il s’était décidé à l’aborder, encouragé par l’ivresse qui venait enfin. Il se dirigea vers la cuisine remplie d’une foule qui s’affairait à discuter, à fumer et à remplir de petits verres de tequila qu’il faut boire d’une traite, en mordant ensuite dans le quartier d’un citron vert. Mais elle n’était pas là. Il tourna alors la tête vers la pièce principale où certains dansaient désormais. Il s’inquiétait presque. Elle avait disparu. Il essayait de mimer la curiosité, la lenteur, dans des mouvements qui trahissaient un peu l’urgence. L’urgence d’échanger enfin un sourire franc. Elle n’était pas non plus sur le balcon où il commençait à faire froid. Ni dans le couloir où de petits groupes entretenaient des conversations animées, ni dans les chambres où s’étaient accumulés les manteaux et les sacs. Il refit un tour des lieux, agacé, avant de se rendre à l’évidence. Elle était partie. Il ne savait pas qu’elle non plus n’avait pas osé lui parler. Son attitude inquiète l’avait intimidé. C’était comme si, en permanence, il avait l’air un peu absent, affairé à rêver d’être ailleurs. Alors elle avait renoncé. Elle avait revêtu son épais manteau vert, son bonnet et attrapé son petit sac en cuir. Elle n’avait pas envie de dire au revoir. Elle avait filé vers l’ascenseur avant de sortir dans la rue.
Ils étaient tombés amoureux sans se parler. Elle avait filé vers la droite et marché quelques minutes avant d’hésiter et d’allumer une cigarette en regardant la rue endormie, la brume de sa respiration mélangée à la vapeur crachée par les bouches d’égout. Elle était remontée en direction de la fête. Elle prétendrait avoir oublié une écharpe ou son bonnet qu’elle pouvait cacher dans ses larges poches. Elle avait poussé la porte de l’immeuble, poussée vers l’ascenseur sans entendre le bruit des pas qui provenaient de l’escalier. La vitre de l’ascenseur a laissé transparaître la lumière de la cabine qui descendait. Elle allait ouvrir la porte quand elle entendit dans son dos une voix inconnue qu’elle espérait. Il lui demandait comment elle s’appelait.
⁂
Les appels au secours se prolongent. Certains objets indistincts continuent de chuter. On entend toujours de puissants craquements, des bruits de verre brisés, des râles d’agonie ou de peur. La douleur a eu raison de sa veille hagarde.
Il se réveille lentement, avec l’impression d’être épuisé. Il voudrait sombrer dans un sommeil lourd, de la lourdeur des nuits dont on ignore la durée. La panique monte. Elle se fait pressante comme un lit trop chaud le matin. Elle l’étreint comme une musique profonde et douce. Il est hagard et ses sens lui font défaut. Il se trouve à cet instant où l’esprit revient à lui-même, sans vraiment se souvenir de ce qui était avant. Ses yeux vont s’ouvrir et il perçoit déjà les bruits, le goût du fer qui baigne sa langue, la lumière d’une image de l’été qui se répand à l’intérieur des maisons, elle est comme une odeur rassurante qui baigne les souvenirs de l’enfance, bordés de platanes qui s’agitent, de terre rouge brunie sous cette eau, de roche blanche.
Le temps s’est arrêté sur cette image informe qu’il a de lui, là, un acouphène sourd régnant dans sa tête. C’est comme si le fil de ses pensées s’était tari. Il respire très lentement, dans un geste inconscient de survie. Il n’entend pas le bruit rauque de son souffle qui se cogne timidement aux parois de la pièce. Sa lèvre fendue lui emplit la bouche. Il est blessé en plusieurs endroits du corps, qu’il ne ressent encore que comme une masse lourde et hors d’haleine. Son esprit recommence à habiter ce corps qui lui semblait à l’écart du temps. Sa tête lui fait mal et sa main se met à parcourir sa peau. A l’arrière se présente un hématome gonflé qui lui a sans doute fait perdre connaissance. Sa respiration lui fait légèrement mal, sur le flanc. Plus bas, sa cheville gauche semble s’échauffer, un peu comme une foulure. En caressant ses talons, puis ses pieds nus, il a commencé à se relever. Il ne se souvient plus s’il portait des chaussures, avant. Il ne fait pas même attention aux vêtements qui le couvrent : une chemise blanche en lin, un jean sombre dont les poches sont partiellement élimées. Il agit à l’instinct, assis face à ses jambes allongées devant lui, tandis que le poids de son buste repose sur ses deux mains, placées en arrière de son dos, réparti sur ses dix doigts écartés et légèrement salis par la fine poussière qui flotte dans l’air encore un instant, illuminé par les raies chaudes qui coupent la pièce en deux.
Il ouvre les yeux sur son appartement totalement défiguré. Il regarde. À gauche s’élève une masse de contreplaqué désarticulé, la matière première d’un meuble télé. L’écran, les films, les livres de poche et les bibelots qu’elle exposait sont dispersés sur le sol. Une petite horloge en plastique noir, quelques cartes postales. Il a peur. Il entend sa propre respiration, se sent essoufflé et transpire encore, puis tente de crier mais le son qui sort de sa bouche lui paraît ridiculement inaudible. Il tente encore, plus fort. Chaque tentative est comme un coup de semonce, un avertissement impuissant qu’il croit adresser à la réalité. À chaque fois, la quantité d’air que son souffle coupé parvient à expulser augmente et enfin, son appel est expulsé de sa cage thoracique. Il crie vers la chambre. Elle, elle ne répond pas.
L’image de son corps sans vie traverse son esprit. Elle, en sous-vêtements. Son soutien-gorge noir. Un modèle sport qui ne trahit pas la forme ronde de ses seins que le poids fait doucement pencher. La culotte violette. L’élastique un peu usé, quelques poils pubiens émergent timidement au niveau de l’aine. La main droite est posée sur son ventre tandis que son bras gauche monte au-delà de sa tête. Ses cheveux longs sur son visage. Son crâne ouvert. La peau sans éclat, le visage étrangement décontracté, cet air qui tente d’échapper à la familiarité. Son corps sur un drap blanc maculé de sang.
Il n’avait jamais vraiment eu peur avant. Il y croyait, à la peur, comme on croit en Dieu. Il s’imaginait de la peur qu’elle pouvait remplir les yeux de larmes et faire trembler les narines des enfants, nouer les gorges, figer les destins, devenant quelque chose que l’on ne pourra jamais oublier. Il ne savait pas que la peur peut être si puissante que, pendant un instant, le sentiment d’exister peut s’évanouir. En levant les yeux, il remarque le plafond lacéré.
Mais les griffures sont régulières et dessinent un ordre voulu. Il s’agit de lattes de parquet disposées en chevrons. Le parquet, le sol le domine et ses mollets nus transpirent contre une matière mate. Son corps, le verre brisé, les restes de la table et le canapé, la télé, tout est vissé au plafond. Les tas de planches en contreplaqué enchevêtré se hérissent toujours, là, devant lui. Le canapé, l’écran, les fauteuils, les cadres, les fleurs. À droite, vers la fenêtre, il entend des cris qui proviennent de la rue. Une femme hurle. Elle est accrochée à la rambarde d’un balcon ; elle crie sans que personne ne réponde. D’un coup, elle lâche. Elle tombe. Elle tombe tandis qu’il parvient à s’approcher de la fenêtre. Son regard instinctif suit les mouvements et les bruits. Il se comporte comme un papillon de nuit, attiré par la lumière. En mode automatique. Il ne pense pas. Il baisse les yeux vers le bas. De plus en plus ténu, le hurlement de la femme s’évanouit dans le vide du ciel. En bas, c’est l’infini, le bleu, traversé de quelques nuages. En bas s’étend le ciel de l’été, dans lequel vient de tomber cette voisine sans nom, dont il avait parfois vu la silhouette, le soir, éclairée par la lumière bleue d’un écran plat. En soulevant les yeux, là-haut, il aperçoit la rue. Les voitures, les passants ont disparu. Un sac-poubelle laisse filer comme une pluie quelques détritus, agités par le vent. La femme, elle, s’est tue. Des sirènes de voitures étouffées proviennent jusqu’à lui des parkings souterrains. Il entend aussi le puissant grondement des immeubles qui craquent, les vitrines qui s’effondrent et les lambeaux de verre provenant de la structure d’une gare, qui scintillent, en filant dans le ciel du soir. Dans les cauchemars, il y a toujours un indice qui permet de se rassurer, même de manière sourde, qui permet de voir l’absurdité d’une situation. Des incohérences, des anachronismes. Des couleurs trop criardes. Un bain de poursuites, de douleurs ou de chagrin. Et comme d’un bain trop brûlant, on finit par s’habituer. Mais là, tout à l’air si vrai. Le désordre, ses douleurs, les bruits terrifiants de bris de glaces, d’effondrements, les grondements mystérieux.
De puissants craquements se font sentir, parfois, là-haut, dans le parquet en chêne. Les murs sont lézardés. Il arrive à se lever, enfin. Il se dirige vers la cuisine. Dans les coins de la pièce se déploie l’habitat dérangé de certaines araignées, qui, autrefois, vivaient dans ces recoins inaccessibles et qui survivent à la merci des poussières, du vent et de ses pas. Ses mains tremblent, il suffoque et vomit, d’un coup, alors qu’il comprend, commence à comprendre ce qui est en train de se passer.