Aja
(2009)
J’avais treize ans ou quatorze ans. Je ne sais plus trop.
Ma mère m’a raconté d’où elle venait, et c’est devenu une partie de moi. Je suis devenu ce qu’elle savait de son sang, et du mien. J’ai toujours eu une relation fusionnelle avec elle. J’ai fait les mêmes études qu’elle, dans le même lycée. C’était à Lamartine, à Paris.
Choisir ce lycée ne devait rien au hasard. J’y étais allé pour me rapprocher d’elle. Pour être Parisien. Je voulais lui ressembler, connaître les mêmes rues, lire les mêmes livres. En quittant ma mère pour Paris, j’ai voulu faire comme elle.
C’est comme ça. Je me suis identifié à ma mère. Sans me poser de questions. Elle a été élevée par mes grands-parents, près de Lamartine. Mes grands-parents habitaient au 191 rue du Faubourg Saint-Denis, dans un immeuble qui donnait sur la Gare du Nord. Mon grand-père était inspecteur principal à la S.N.C.F. Ils avaient eu un enfant, Jean, mort alors qu’il n’était qu’un nourrisson. Ces parents en deuil ont alors décidé d’adopter. Ma mère est née deux fois.
J’ai l’impression que ma mère a grandi heureuse. Mais elle ne connaissait pas ses origines.
Il lui arrive d’expliquer cet abandon par le fait qu’elle était une fille un peu petite, un peu fragile. On dit souvent que les enfants abandonnés sont plus petits, ils apprennent à parler et à marcher plus lentement que les autres.
Ma grand-mère et ma mère étaient complices. Elle n’a pourtant jamais parlé du petit Jean. Elle savait peu de choses. Elle n’est jamais allée le voir, au Père Lachaise. Je me souviens seulement des dernières paroles que ma mère a adressées à sa propre mère. C’était à Sigonce, en Provence, en 2003. En enterrant ma grand-mère, ma mère lui a seulement dit que désormais cette déchirure était réparée.
Ma mère est la fille de Madeleine et René. Je ne sais pas comment le petit Jean a influencé sa vie. Mais il me semble qu’il a joué un rôle important. C’est son grand frère. Mes grands-parents avaient voulu une fille. Et ma grand-mère a trouvé auprès de sa fille une grande complicité. J’avais l’impression même qu’elles se ressemblaient : leur taille, leur allure, leur accent, leur visage.
La seule trace que porte ma mère de sa vie avant d’avoir été adoptée, c’est une cicatrice. Celle de l’ablation de l’angiome qu’elle portait sur sa poitrine. Cet angiome avait été jugé inesthétique et impropre à l’adoption.
Elle n’a rien d’autre. Pourtant, elle est parvenue à mettre un mot sur ce passé, sur ce qui la sépare de son origine.
Une inquiétude de ma mère, c’était son visage, car elle ne savait pas à qui elle ressemblait. Et cette « solitude » était pour elle sa différence, comme si elle était le petit miroir de quelqu’un qu’elle ne connaissait pas.
Cette inquiétude s’est estompée quand ma mère a commencé à ressembler à ses enfants.
Sa fille aînée l’a aidée à retrouver les indices qui l’ont peu à peu rapprochée de son origine.
J’avais treize ans, ou quatorze ans. Je ne sais plus trop. Ma mère m’a raconté.
Elle m’a raconté comment, pendant plusieurs années, elle a rassemblé les éléments de sa vie. Avec le temps, l’indiscrétion des préposés, la ténacité, la patience ont renvoyé ma mère aux preuves de son abandon. Abandon administratif et maternel.
Ma mère est née au 32 de la rue Ordener, tout près de là où elle a ensuite grandi, au 191 rue du Faubourg Saint-Denis.
Peu à peu, elle a pu retrouver le nom de sa mère et la rechercher. Elle a su que cette dernière vivait en banlieue. Un soir, elle s’est enfermée et a composé le numéro de téléphone de Renée Chartier.
Ma grand-mère était rassurée de savoir que sa fille avait retrouvé ses origines. Elle savait désormais qui remercier pour lui avoir donné une fille qu’elle avait tant aimée.
Puis ma mère a voulu savoir comment. Elle a voulu connaître son père, son histoire, son abandon. Elle avait voulu savoir tout ce qui s’était passé.
Renée s’est mariée. C’était à la fin des années quarante, avec un monsieur venu de Corse. Peu de temps après, elle a voulu divorcer.
Puis elle est tombée amoureuse de N.. C’est lui le père de ma mère. Il n’a pas pu l’élever. Il est reparti en Tunisie. Ma mère ne l’a pas rencontré. Il est mort trop tôt. Mais elle a rencontré ses enfants, qui la considèrent comme leur sœur aînée. Ce sont mes oncles et mes tantes.
Olga, la mère de Renée, ne voulait sans doute pas voir sa fille élever un enfant seule.
Parce que le père de Renée, Jean, était parti en 1929. Renée conserve encore la dernière lettre de son père dans son sac à main. Tout le temps. Olga craignait de voir Renée dans la même situation qu’elle, peu après s’être mariée.
Ce n’est plus simplement à ma mère que je voulais ressembler, c’est à cette histoire.