Les Années mortes
(projet en cours)

Le 26 juillet 2012, ma grand-mère est morte. Nous étions très proches. Le 28 juillet de la même année, alors que nous préparions son enterrement, mon grand-père m'a demandé de la photographier sur son lit de mort. Je suis entré dans la chambre où reposait son corps. Elle avait été coiffée, habillée, et on avait glissé dans sa main un petit bouquet de fleurs. Ses paupières étaient collées, et sa peau grise trahissait le corps inerte qu'elle était devenue. Ma mère est venue avec moi : j'avais peur, comme aujourd'hui encore j'ai peur des fantômes. J’avais le sentiment qu’ils me suivaient de près quand, tout petit, je marchais, inquiet, dans les couloirs des maisons que je croyais inconnues. Ils étaient une présence étrange qui frôlait mon cou, froide, incertaine et inaudible. Ce jour de juillet, j'ai eu peur du noir et du froid.

J'ai réalisé son portrait, de manière assez crue. J'ai pris quelques photos de son visage, et je suis ressorti. Puis nous avons enterré ma grand-mère.

Mon grand-père est mort trois ans plus tard, sans jamais me parler de voir l'image qu'il m'avait demandé de prendre. Je suis reparti à ma vie. Quelques mois plus tard, j'ai commencé à travailler comme iconographe au Monde. Toute la journée, j'envoyais des photographes partout dans le monde pour aller chercher des images. Le hasard a voulu que la photo de ma grand-mère sur son lit de mort soit l'une des dernières que j'ai réalisées à l'époque où je vivais entièrement de ma pratique de la photographie.

J'ai continué à manipuler des images prises par d'autres. Mais j'ai gardé l'habitude d'avoir un appareil photo avec moi. Toujours. Je prenais des photos de manière automatique, comme je l'avais toujours fait. J'ai pris des milliers de photos de choses insignifiantes : une main tachée de sang, un enfant, une lumière sur une statue, quelques autoportraits. Choisir, mémoriser, oublier.

À la naissance de ma fille, en 2022, je me suis rendu compte que toutes les photos que j'avais faites ces dix dernières années étaient, en réalité, prises de manière inconsciente. Cette prise de conscience m'a amené à vouloir raconter cette "rupture" photographique, que j'essaie de surmonter. Mais les fantômes ne disparaissent jamais vraiment. On n’est jamais sûr qu’ils n’existent pas. Douter de l'existence des fantômes, c'est comme douter de l’existence de soi-même.

Projet sélectionné dans le cadre du workshop Photobook as Object (Kyoto, 2025).